Les vacances s’achèvent. Depuis quelques jours, ça s’agite aux portes de l’entrepôt où je repose avec mes semblables depuis une longue année. On va nous remettre au travail, et si j’ai bien compris ce que disaient nos hôtes, on va faire des heures sup’. « Quatre tours », ai-je entendu. Quatre tours ! D’habitude c’est deux, voire un. « Faut qu’elles tiennent quatre tours », ai-je entendu. Travailler plus pour faire gagner qui ?
Je me présente. Urne électorale. Je suis de taille moyenne, 800. J’ai près de moi quelques copines de 1200, des athlètes, des costaudes. Des citadines de zones surpeuplées. Elles m’ont dit qu’elles sont parfois affamées, surtout les années d’abstinence. Pardon, d’abstention. J’ai aussi entendu – mais je ne les ai pas vues parce qu’elles vivent en zone rurale et éloignée – que certaines n’atteignent pas 300 ! des picoreuses, des petites natures, une enveloppe de trop et elles sont au bord de l’indigestion. Ma taille est idéale, je me sens bien dans toutes les circonscriptions, tous les bureaux, sur toutes les tables. Je n’ai jamais crié famine, je ne me suis jamais sentie repue. Mes parois sont transparentes, incassables. Mon squelette d’acier ne plie pas. Mes poignées sont solides et mes ferrures résistent à qui n’aurait pas la clé. Pour m’ouvrir, il faut être six, trois personnes, trois clés.
On m’emporte, moi et mes colocs. Nous allons passer la médecine du travail des urnes électorales. Je suis testée, ouverte, fermée, ouverte, fermée, une goutte de dégrippant, je suis verrouillée, déverrouillée. Ouvrir la bouche, fermer la bouche, oui, mes mâchoires sont en bon état et capables d’avaler d’un coup de lèvres ces enveloppes que je vais ingurgiter, quatre fois douze heures de travail. Mon compteur est vérifié, je dois être précise au vote près : pas question de ralentir ou de bégayer, de passer un tour ou d’en faire deux pour le prix d’une enveloppe. Chaque fois qu’on va me demander d’ouvrir la mâchoire, en poussant ce petit levier sur ma commissure droite, ça comptera pour un de plus. Je ne suis ni suisse ni horloge, mais c’est tout comme. La précision est la qualité requise pour avoir le statut d’urne électorale. La précision, et une morale irréprochable. C’est pour cela que je dois tout montrer. Mon bol alimentaire est bien visible. On ne doit pas essayer de me suralimenter, de me faire un bourrage, comme ils disent autour de moi.
Je suis une des plus anciennes de la circonscription. Mes parois ont un peu perdu de leur transparence originelle. Mais je n’ai jamais failli. Je suis une urne modèle. Mes assesseurs m’aiment bien, en général.
Au début de ma vie d’urne électorale, j’ai croisé une ancêtre, celle que j’ai remplacée. Rustique, rustaude, en bois épais, opaque, avec juste une fente et sans compteur, fermée de deux grosses ferrures qui devaient sauter d’un coup de tournevis ! Comment pouvait-on lui faire confiance ? Pas étonnant qu’on l’ait, elle et ses semblables, mise à la retraite pire, au rebut. Je suis sûre qu’elle doit maintenant servir de coffre de rangement dans le grenier de quelque sous-préfet à la retraite.
Hier soir, on m’a conduite à mon bureau, où tout était prêt pour me recevoir : les longues tables à bulletins, les isoloirs aux rideaux tout beaux tout propres ! Et ma table, celle où je vais trôner pendant huit heures, celle où je serai au cœur de toutes les attentions.
Il va être l’heure. Autour de moi, on s’affaire. Mon activité est réglée par un protocole aussi rigoureux que celui de la Cour à Versailles – ce n’est pas de moi cette réflexion, je l’ai entendue plusieurs fois. Trois personnes se penchent sur moi, m’ouvrent, m’examinent. A quoi ça sert, puisque je suis transparente. Elles me referment, me verrouillent. Un Président se met debout derrière moi, ses mains de chaque côté de ma bouche. Deux autres personnes sont assises, une de chaque côté. Tous les trois ont l’œil rivé sur la pendule.
Il est huit heures. La porte s’ouvre. Le vote est déclaré ouvert. Ma journée commence. J’attends.
Devant moi, quelqu’un s’approche. Pose une enveloppe sur mes lèvres closes. Le rituel commence, que je connais par cœur, immuable avec ses variations, un numéro, un nom, un prénom, peut voter, j’ouvre les lèvres, l’enveloppe tombe en mon sein, je referme aussitôt la bouche, a voté.
Voilà, je viens de recevoir la première enveloppe de ces quatre tours à venir. Combien d’autres ?
Le temps ne s’écoule pas comme un long fleuve tranquille. C’est parfois un torrent, avec des rapides, des barrages, j’ai presque du mal à avaler, j’ouvre, je ferme, j’ouvre et je ferme à un rythme d’enfer, et soudain, ce rythme effréné devient un goutte à goutte parcimonieux, il se passe de longues minutes entre chaque « peut voter » !
J’essaie de comprendre les discussions autour de moi, mais elles sont d’une banalité affligeante, il fait trop beau les gens sont à la pêche, ou quel temps de cochons, les électeurs restent au chaud, je me demande bien ce qui les fait bouger ? Ça ne va pas plus loin. D’heure en heure, le président se penche sur mon compteur, le relève, annonce.
Une année, j’ai cru comprendre que nous allions disparaitre, moi et mes semblables, remplacée par une machine. Opaque. Mystérieuse. Que le rituel serait abandonné. Qu’on ne me regarderait plus comme le bien le plus précieux de la journée électorale. Cette idée a été abandonnée, la machine faisait des erreurs. Qu’ils nous gardent, il n’y a pas plus précises que nous, transparentes, d’une honnêteté à toute épreuve, et si difficiles à truquer, étant donné notre taille respectable et le nombre d’admirateurs attentifs qui, en fin de journée, se pressent autour de nous, à bonne distance certes, mais l’œil rivé à notre contenu.
Qui a été abandonnée. Il y avait des erreurs. Je le sais bien, il n’y a pas plus exacte que moi. Transparente, d’une honnêteté à toute épreuve, et si difficile à dissimuler, étant donné ma taille et le nombre des admirateurs qui se pressent autour de moi, à bonne distance. Je ne saurais faillir à mon devoir.
Il est 20 heures. Le scrutin est clos. La porte du bureau est fermée, ouverte à nouveau. La tension monte autour de moi. On m’ouvre, on me vide. Une vraie purge, la tête en bas ! On me tourne le dos. Ma journée est finie. Je ne sers plus à rien ce soir. Demain matin, on me ramènera dans mon entrepôt. J’en ressortirai bientôt. J’ai encore trois journées de travail intensif. D’ici là, je vais me reposer.
Ah, avant que j’oublie ! Vous pouvez me dire à quoi servent ces petits papiers imprimés, ces petits papiers pliés en deux et glissés dans les enveloppes bleues que consciencieusement, à chaque tour, j’avale et je régurgite ? Ces papiers qui attirent toute l’attention, qui cristallisent tous les espoirs, comme un trésor dont je serais le coffre. Je ne le sais pas. Mais, finalement, quelle importance ? On se revoit dans quinze jours ?
© Martine Castro – Mai 2012







