Il y a des livres qui passent comme ça, dont personne ne parle, ou presque. Des livres anonymes, qui n’encombrent pas les tables des librairies, des livres qu’on ne cherche même pas puisqu’on sait à peine qu’ils existent. Parmi eux, pourtant, il y a des diamants. Une femme à Berlin est de ceux-ci. Livre surprenant, dérangeant, incroyablement dur et noir, un livre sans auteur nommé, un livre anonyme. Pourtant elle existe cette femme, qui décrit sa vie pendant deux mois du siège de Berlin, deux mois de 1945 autour de l’armistice.
Qui est-elle ? On peut en dresser un portrait un peu flou au cours des pages. Une trentaine d’années, sans doute. D’un milieu social bourgeois, dans ce Berlin où plus rien n’existe. Elle parle plusieurs langues, russe, anglais, français, elle aime Tolstoï, Tchekhov, elle a voyagé. Elle a dû être journaliste. Puis elle a probablement travaillé dans le monde de l’édition. Elle vit seule. Elle a un ami, Gerd, quelque part sur un front, à l’est ? à l’ouest ?
Elle est, comme tous les autres habitants de son immeuble, une occupante de la cave, où la vie tente de subsister. Berlin est sous les bombes, les sorties pour l’eau, pour les vivres sont minutées, entre deux alertes, deux vagues de bombardements. Berlin est pris en tenaille, entre les forces alliées. On attend ceux qui entreront les premiers dans la ville. Ce sont les Russes, les « Ivan ». Rustres, paysans, sales, buveurs, conchieurs, violeurs… Pour continuer à vivre, pour ne pas sombrer, cette femme écrit. Elle a emporté dans sa débâcle deux petits cahiers sur lesquels jour après jour, elle écrit, elle décrit les désespoirs, les larcins, les viols, les renoncements… Les Russes violent, certes. Mais ils apportent nourriture et boissons. Alors, comme les autres, elle ne lutte pas pour sa vertu, elle mange, elle boit, elle s’enivre. Parfois, elle se souvient des temps d’avant. Parfois, elle pense à Gerd. Mais il faut vivre, organiser ses petits trafics pour manger, rester en vie. Se prostituer, boire… survivre.
Et un jour, c’est le 9 mai, l’armistice. Les bombes ne tombent plus. Les Russes quittent le quartier. La vie pourrait-elle reprendre ? Difficilement, car sans les Russes, il n’y a plus rien à manger, juste les maigres rations auxquelles donnent droit les tickets. Mais la vie reprend, Berlin se reprend, le naturel allemand reprend le dessus : on déblaie les gravats, on balaie les trottoirs, on brique ce qui reste des maisons en ruine. La faim au ventre. Et le 25 juin, le journal s’arrête. « Je n’ai plus rien noté et je ne noterai plus rien. C’est fini, c’est samedi ». Gerd est revenu, Gerd est reparti. Ils étaient devenus des fantômes l’un pour l’autre. Elle n’est même pas triste « la faim estompe les sentiments ».
Ce journal est unique, dans sa forme, dans son style. Cette femme, restée anonyme jusqu’à sa mort, décrit l’enfer avec une distance, un détachement qui rend son récit plus terrible encore. Son écriture est rapide, avec un sens étonnant de l’ellipse, la plume s’arrête juste au moment de sombrer dans l’horreur, pour repartir juste après. Deux mots pour dire la douleur et la meurtrissure. De Berlin on ne connait que son quartier, et parfois une escapade un peu plus loin. A l’est ? à l’ouest ? Il n’y a aucun repère.
Au hasard d’une ligne, on apprend le suicide de Goebbels et de sa femme. D’Hitler, il est à peine question. Elle s’en fout. Ils s’en foutent tous, l’essentiel est de tenter de vivre.
Elle ne parle pas de résistance, ni d’héroïsme. Elle n’a sans doute pas de tendresse pour le régime agonisant. On comprend au hasard d’une ligne que, peut-être au début de la guerre, elle aurait pu rester à Londres, ou à Paris. Mais le problème n’est pas là. Et c’est sans doute pour cela que ce livre, pendant si longtemps, a dérangé.
Une Femme à Berlin a connu un sort littéraire étonnant. On sait que l’auteure a « remis au propre » son texte après la guerre. Elle l’a confié, sous le sceau de l’anonymat, à un journaliste qui connut un moment de gloire planétaire avec un roman archéologique qui fit un tabac dans les années 50, « Des Dieux, des Tombeaux, des Savants ». Il fut d’abord édité aux Etats Unis, dans d’autres pays, puis on l’oublia. Sa version allemande fut éditée en Suisse, à la fin des années 50. Il fut très mal reçu dans les Allemagnes en pleine reconstruction. Jamais on n’avait parlé ainsi de la guerre. Jamais on n’avait décrit ainsi la ville assiégée. La lâcheté, la violence, les vols, la merde… n’avaient pas de place dans l’histoire du pays. Aussi l’auteure demanda qu’on ne publie pas ce livre avant sa mort, et exigea de rester anonyme. C’est à ce moment-là, en 2001, que le livre a été édité à nouveau. Seul C.W. Ceram savait qui elle était. Il est mort lui aussi.
Ce livre n’est pas un plaidoyer contre le nazisme et les horreurs du IIIème Reich. Mais ces pages, qui n’avaient d’autre but que de permettre de rester en vie deviennent, avec la distance du temps, un des réquisitoires les plus brûlants contre la guerre. C’est le livre de la pauvre vie des civils pendant les guerres. Du triste sort des femmes pendant les guerres. De la lutte pour la survie.
Je suis sortie de ce livre glacée, harassée. Mais avec un irrépressible besoin de le partager, ici. Et de vous dire : ne passez pas à côté !
©Martine Castro 2011
Une femme à Berlin – Journal 20 avril 22 juin 1945 – Folio







