C’est l’histoire d’un attentat musical.
Otto Steiner est Salzbourgeois. Il est critique musical. Il est juif, mais si peu, même pas circoncis. Tuberculeux, il passe la fin de sa vie dans un sanatorium en pleine décrépitude au cœur de la ville. On est en 1939, juste après l’Anschluss. La guerre enfle.
Otto est très seul. Son fils est en Palestine, et ne lui donne pas de nouvelles, pour ne pas le mettre en danger. Sa sœur et son pieux de mari ont disparu. En Amérique, probablement. Il n’a que son ami Hans, qui le visite de temps à autre, et avec qui il peste contre les chefs d’orchestre du régime nazi, qui traitent Mozart comme une marche militaire. Son opinion sur Karajan, Bohm et Furtwangler sont à mourir de rire, et souvent si justes : « J’ai dit à Hans que Karajan donnait trop dans la grosse cavalerie, qu’il gaspillait son talent pour plaire aux masses ». Il n’a aussi que le médecin du sanatorium, un homme ambigu, mais pourvoyeur de médicaments, voire de poisons, etl le fils du concierge qui de temps en temps lui apporte du cervelas acheté au marché noir, à la place de l’immonde cabillaud bouilli servi le vendredi à la cantine du sana.
Otto tient son journal. Ce sont plutôt des notes quotidiennes. Il raconte sèchement, froidement, la situation qui se dégrade autour de lui, dans la ville, dans le sanatorium. Il raconte ses brèves escapades dans Salzbourg où on prépare le prochain Festival. Il raconte les fréquentes descentes des nazis dans les chambres du sana, parfois ridicules « je leur ai dit qu’Anatole France était un professeur de conservatoire », mais souvent dramatique, lorsqu’ils éclatent son gramophone, son seul plaisir, ou qu’ils brisent ses disques. Il raconte toutes ces fausses notes qui résonnent à ses oreilles d’esthète. Et il rêve d’y mettre fin. Comment ? Eliminer le Führer ? Pourquoi pas ? Il concocte l’empoisonnement d’Hitler et de Mussolini, le jour de leur rencontre au col du Brenner. Raté. Et, soudain, parce qu’il est musicien, l’idée surgit. Un attentat musical, qui sera commis le jour de l’ouverture du Festspiele, en juin 1940. Un incroyable attentat au Kletzmer, devant le Gauleiter de Salzbourg et toute la société nazie de la ville. Un acte d’héroïsme avant de mourir.
Ce tout petit livre est un chef d’œuvre. Si concis qu’il n’y a rien à enlever, si précis que chaque mot nous garde au cœur de l’histoire. Ecrit de deux manières, il est ironique et glacé lorsqu’il s’agit du journal d’Otto Steiner, où parfois une seule ligne décrit une journée entière « Concierge disparu, c’était donc lui », ou « Au fond, la Gestapo m’a empêché de me suicider », « Paris est tombé. Je n’arrive pas à y croire ». Il est plein de tendresse dans les deux lettres où il raconte à son fils sa tentative d’assassinat au Brenner et l’attentat musical final.
Sauver Mozart est le premier roman d’un homme à la longue et riche carrière, Normale Sup, Sorbonne, services secrets de l’armée israélienne, humanitaire, auteur d’une autobiographie et d’une politique fiction. Aujourd’hui, Raphael Jerusalmy est marchand de livres anciens à Tel Aviv, « ce qui lui laisse du temps », explique-t-il. Du temps pour écrire ce roman d’une maitrise absolue. Un livre à lire sans manquer un mot, sans manquer une seule note de cette sonate tendre et grinçante.
Sauver Mozart – Raphael Jerusalmy – Actes Sud.
© Martine Castro - mai 2012







