Miki a eu une belle vie. Maintenant, il est enfermé dans la routine et s’ennuie. Il regarde sa vie d’avant et ne vit plus. Il a aimé sa femme, passionnément. Maintenant, ils se sont détachés l’un de l’autre, et n’ont plus vis-à-vis de l’autre qu’amertume. Elle est malade, elle a perdu un sein et il ne peut s’y faire, il ne peut plus la regarder.
Il a cinquante ans. Le démon de midi campe sur son épaule.
Un jour, dans le hall d’un hôtel, il entend une jolie serveuse appeler un certain Monsieur Sapiro, il la voit passer de table en table pour trouver cet homme que quelqu’un appelle au téléphone. Personne ne répond. Il regarde ses jambes, ses jolies jambes sous sa jupe courte. Il la mate. Elle se rapproche de lui, à la recherche de ce Monsieur Sapiro.
Et l’espace de quelques secondes, l’espace d’une vie, l’espace d’un livre, il se prend à être ce Monsieur Sapiro, il l’imagine, cet homme dont il ne sait rigoureusement rien. Va-t-il dire qu’il est ce Monsieur Sapiro, va-t-il saisir cette occasion de changer de peau, de recréer son existence, de la mélanger à la sienne pour être à la fois Miki, publicitaire sur le déclin, et Monsieur Sapiro, qu’il imagine en faussaire, le plus grand d’entre eux, qui a peint des faux Monet, des faux Modigliani, dûment authentifiés par les meilleurs experts, et exposés chez les plus grands collectionneurs, le faussaire qui, à un tournant de sa vie (comme Miki) tente de peindre le tableau le plus difficile à imiter, au-delà des Ménines et de ses mystères, l’autoportrait d’un peintre autrichien du 18ème siècle, Johannes Gumpp .
Pendant ces quelques secondes qui s’étirent, se multiplient, se perdent dans le labyrinthe des rêveries de Miki, le faussaire d’un faussaire, Benny Barbash nous offre un roman vertigineux sur le mensonge, les illusions perdues, les occasions ratées. Ses deux précédents romans, My First Sony et Little Big Bang se servaient de l’humour pour scruter les névroses d’Israël, ses crises de croissance, ses écartèlements. Avec Monsieur Sapiro, Benny Barbash décrit l’enlisement d’une vie dans la médiocrité de la routine et de l’indifférence. Il raconte la fin d’un couple, la crise d’un homme mûr qui a perdu ses repères, qui devient un faux se prenant pour un faux. Qui est le faussaire ? Monsieur Sapiro ou Miki ? Son métier n’est-il pas de détourner le vrai, de le maquiller, lui faire prendre une autre réalité?
Benny Barbash le fait avec un immense talent, une écriture poétique, ironique, souvent très drôle. On le suit avec délectation dans les replis de la pensée de Miki se prenant pour Sapiro. 20 secondes déroulées en 350 pages d’une folle ambition romanesque. Le pari est réussi.
Monsieur Sapiro – Benny Barbash – Zulma
© Martine Castro







